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ATELIER D'INTRODUCTION A L'ART PREMIER

L’événement s’est déroulé sur le site magnifique du complexe hôtelier de Pure Plage dont le

cadre se prêtait bien à l’activité puisqu’une variété d’œuvres artistiques assez fortes décorent

admirablement le lieu.

Nous nous sommes retrouvées avec 6 autres participantes autour de Charlotte GROUX, jeune

marchande d’art, animatrice de cet atelier-découverte des arts traditionnels africains ou Arts

Premiers.

LE PARCOURS DE CHARLOTTE POUR DEVENIR MARCHAND D’ART PREMIER

Après avoir partagé un petit-déjeuner convivial, Charlotte nous a présenté sa profession de

Marchand d’Arts Premiers qui est aussi celle de ses parents. Ces derniers l’ont immergée très

tôt dans cet univers peu évident à appréhender quand on est une enfant avec une maman

férue d’objets vodou. De nombreux voyages avec eux l’ont amenée à découvrir les cultures

de l’Afrique subsaharienne et ont compensé les incompréhensions qu’elle pouvait avoir. C’est

ainsi qu’à l’âge de 7 ans elle a découvert le Mali avec les falaises de Bandiagara, les villes de

Mopti et de Tombouctou. En grandissant, et après une rupture qui lui a permis de prendre le

recul nécessaire et la maturité pour mieux apprécier les objets, la passion est née en

s’intéressant à l’histoire et au patrimoine de l’Afrique.

Depuis quatre ans elle a rejoint la profession et dirige avec sa mère une Galerie d’Art située à

Saint-Germain-des-Prés à Paris dont la spécialité est de présenter des objets d’art traditionnel

d’Afrique de l’Ouest. Le catalogue des objets présentés dans cet espace va de pièces pouvant

dater du néolithique, telles que des mortiers ou des pointes de flèches qu’on retrouve dans le

désert du Ténéré, à des objets datant de la première partie du 20è siècle. La condition sine

qua none pour qu’un objet figure dans la galerie est qu’il soit un objet cultuel traditionnel,

chargé d’une histoire et représentatif d’un certain pouvoir.

LE METIER DE MARCHAND D’ART

Charlotte a su nous faire comprendre avec des mots à notre portée toute la complexité du

travail d’un marchand d’Art Premier. Le métier étant une spécialité de niche, il y a peu de

cours d’études supérieures dans le domaine.

L’expertise dans une branche spécifique de ce métier s’acquiert par la combinaison de

plusieurs éléments :

- Aimer faire des découvertes,

- Avoir une longue, minutieuse, patiente et rigoureuse pratique du terrain,

- S’appuyer sur des ouvrages de référence rédigés par les marchands et les

collectionneurs,

- Faire une étude systémique des œuvres découvertes sur différents sites pour en

estimer l’authenticité et expliquer l’existence d’un savoir-faire ou d’un mouvement

migratoire ayant fait évoluer la culture et l’art d’une ethnie à travers des

partenariats ou une coopération entre corporations.

En France, c’est la Compagnie Nationale des Experts à Paris qui décerne le diplôme

d’ « Expert » à un marchand d’art après 10 ans de profession ou 8 ans de profession lorsqu’il

possède un Master en Histoire de l’Art. Charlotte espère obtenir son diplôme dans 2 ans.

ESTIMATION D’UNE ŒUVRE

L’estimation de la valeur d’un objet d’Art Premier dépend de plusieurs facteurs dont

notamment sa rareté, la renommée du marchand d’art, de la galerie. La démarche en elle-

même est complexe et engage la qualité d’expert. Il s’agira de le situer dans le temps et dans

l’espace, et ensuite de s’assurer de son authenticité. Les méthodes pour réaliser ce travail sont

très onéreuses et donc le marchand d’Art Premier doit s’appuyer sur ses connaissances du

terrain, les ouvrages d’autres experts pour vérifier la cohérence entre le style et l’époque, afin

d’éviter de présenter une copie au lieu d’un original. Le marché des faussaires est très

florissant et les marchands d’art y sont régulièrement confrontés.

Après ces préliminaires, Charlotte nous a entraînées dans l’étude de quelques pièces en terre

cuite rapportées d’une région bien spécifique qui est celle du plateau de JOS au Nigéria.

Charlotte et sa mère y coordonnent des fouilles archéologiques sur trois sites : Nok, Sokoto et

Katina.

AUTHENTIFICATION DES PIECES

La technique principale utilisée est celle de la « thermoluminescence » qui permet de dater

la dernière cuisson car il n’existe aucune documentation concernant ces objets qui datent

d’une période allant de –500 avant JC à +500 après JC. Ils peuvent demander un léger

nettoyage avec une brosse à dent et un peu d’eau. Une observation minutieuse des styles, des

postures représentées ou des traits permet d’émettre des théories plus que probables sur leur

destination (usage), la culture ou la civilisation concernées.

COTATION DE L’OBJET

La cote d’un objet d’Art Premier dépend de son « pedigree » . C’est le moment auquel il a été

ramené d’Afrique. La période est celle des colonies, entre 1900 et 1930. La période la plus

florissante se trouve entre 1920 et 1930 qui a vu l’émergence de l’École de Paris, Paul

Guillaume, toutes les influences de l’époque qui ont mis en avant les Arts Premiers, faisant

croître la demande occidentale pour ces objets.

INFLUENCES DE L’ART PREMIER SUR L’ART OCCIDENTAL CONTEMPORAIN

Les ouvrages présentés par Charlotte nous ont montré l’influence que l’Art Premier a pu avoir

sur les œuvres d’artistes comme Rodin ou Alberto Giacometti qui ont reproduit certaines

postures, certains traits observés sur ces objets ramenés d’Afrique par les collectionneurs.

Cette période a eu une autre influence sur les ethnies africaines qui se sont mises à fabriquer

des objets d’arts uniquement pour satisfaire la demande occidentale. Conséquence, ces objets

n’ont pas d’histoire et pas de valeur par rapport à leur vécu.

LE MARCHÉ ET SES ACTEURS

Les marchands d’Art Premier se déplacent de moins en moins en Afrique en raison de

difficultés croissantes pour sortir les objets. Ils s’appuient sur un réseau d’informateurs

opérant sur le terrain qui leur signalent les pièces susceptibles de les intéresser.

Parmi les acteurs du marché des Arts Premiers il y’a les marchands voyageurs africains qui

démarchent certaines galeries de la place avec des objets en règle. Ceux-ci passent dans les

villages en Afrique récupérer les objets cultuels qui ne servent plus, qui sont abandonnés des

villageois et viennent les vendre en Europe. Le risque est d’acquérir des objets qui ne sont pas

authentiques à des prix dépassant leur valeur réelle.

On peut citer aussi parmi les acteurs de ce marché les musées, les collectionneurs privés et

les maisons de ventes aux enchères dont le circuit est plus sûr. Les enchères peuvent se faire

en ligne et il y a la possibilité de faire des acquisitions très intéressantes.

PATRIMOINE ET RESTITUTION DES BIENS CULTURELS

La question du patrimoine et de la restitution des œuvres d’art aux pays africains a révélé que

le sujet était délicat, vaste et complexe.

La notion de patrimoine telle que conçue par les occidentaux n’est pas la même pour les

populations africaines qui n’ont pas le même attachement sentimental ou historique à ces

œuvres. C’est la demande occidentale qui a induit une valeur pécuniaire à ces objets que les

autochtones bradent pour satisfaire leurs besoins matériels immédiats. C’est ainsi que

certains objets restitués ont simplement disparu ou se sont retrouvés au marché noir.

Une vidéo commentée par Madame Cécile ZINSOU (directrice de la Fondation ZINSOU) aborde

les différents angles de la restitution des biens culturels et révèle que ce sujet doit être abordé

en tenant compte des aspects politiques, sociologiques, culturels, historiques, éducatifs. Un

cadre bien défini doit être posé afin qu’une restitution s’accompagne de la mise en place d’une

organisation avec une structure adéquate pour accueillir et conserver les œuvres, une équipe

de conservateurs d’art et un programme d’éducation de la population pour faire connaitre

l’histoire et la signification de ces œuvres. J’ajouterais une collaboration étroite avec la

profession des marchands d’art.

Charlotte estime qu’il relève de la responsabilité d’un État de déterminer son patrimoine, sa

composition, de mettre en place les infrastructures ainsi que l’organisation pour sa

conservation, de le mettre à disposition de sa population et d’éduquer ses citoyens en

conséquence afin que chacun ait à cœur de conserver ce patrimoine intact.

VERS UNE ÉVOLUTION DU CONSOMMATEUR

Ces dernières années, Charlotte a pu observer l’émergence de nouveaux collectionneurs

africains qui font l’acquisition de pièces de sa galerie, preuve que les africains commencent à

avoir conscience de la richesse des cultures africaines et à en apprécier les productions. Ces

nouveaux consommateurs n’hésitent pas à mettre les moyens financiers nécessaires en jeu.

Une évolution se fait aussi dans la tranche d’âge de la clientèle vers une cible plus jeune (entre

30 et 40 ans) en leur facilitant l’acquisition de cette catégorie d’objets. La jeune marchande

d’Art Premier propose à ses clients qui ne veulent plus d’une pièce achetée dans la galerie de

la leur racheter au prix de vente, ce qui constitue un apport pour financer un nouvel achat

dans la galerie.

Un des rêves de Charlotte est de rendre possible l’appropriation locale du patrimoine culturel

et artistique. Par la mise en place d’espaces culturels gratuits, les enfants pourraient faire

connaissance avec les objets de la tradition et en comprendre l’importance pour la solidité de

la nation.

Tout doucement nous nous sommes acheminées vers la fin de l’atelier par des échanges très

riches sur la typologie des objets présentés et leur usage, les notions de valeur selon la

conception occidentale et la conception africaine, les traditions remarquables africaines

concernant les jumeaux, ou les défunts, dont la pratique varie plus ou moins selon les pays et

les ethnies.

Cette plongée dans l’univers des marchands d’art premier nous fait comprendre que ce métier

est un passionnant métier de passionné.

Le marchand d’art premier est, à mon sens, un révélateur des trésors culturels et traditionnels

africains cachés, le guide d’un voyage dans le temps et dans l’espace qui sollicite notre

imaginaire et nos émotions.